Ranapété

Je conchie le web 2.0 (c’est écrit un peu plus loin) et les réseaux sociaux, bien qu’on en parle comme d’un progrès. Progrès technique, certainement, mais progrès humain, ça m’étonnerait. Condorcet (quel doux rêveur) voyait l’esprit humain globalement en constant et perpétuel progrès malgré des accidents dans son histoire, le web 2.0 devant faire partie de ces fameux accidents (ça c’est moi qui le dit, Condorcet n’écrivant plus depuis longtemps).

Je tirerai également à vue sur toute personne prise en flagrant délit d’écriture façon SMS à proximité de ce site ou des sites où je commets parfois quelques commentaires. Si vous voulez savoir pourquoi, aller sur http://mapage.noos.fr/aspexpl/dt200206.htm ou lisez la suite qui en est donc la repectueuse copie, gloire à son auteur. Si je ne suis pas en accord parfait avec ses propos pourtant si nuancés, j’adhère à ses remarques (et remarquez à votre tour que je n’en suis pas encore réduit au tout dernier point évoqué ci-dessous, au sujet des citations).

Je sais que je suis un vieil emmerdeur, mais je suis effondré chaque jour davantage par la baisse générale de l’expression écrite sur internet. Il ne se passe pas une journée sans que, dans mon courrier ou sur les forums où je sévis, je ne sois témoin (et victime, le mot n’est pas trop fort) de consternants barbarismes dont la bassesse constamment et patiemment approfondie ne semble pas vouloir un jour trouver de fond à toucher.

Que ce triste panorama soit le résultat d’une carence de l’Education Nationale, de la licence des mœurs, de la démission des parents, des micro-ondes émises par les portables ou du complot des Atlantes de Mû pour abâtardir la race terrienne avant l’invasion-qui-a-déjà-commencé, peu me chaut. Je souhaiterai seulement rappeler à la horde niaise des jeunes à cheveux courts, piercings et pantacourt baggy (c’est l’uniforme anticonformiste à la mode en ce moment, semble-t-il) qu’un minimum de tenue orthographique, syntaxique et linguistique dans un discours écrit (ça vaut aussi pour l’oral, mais ce n’est pas le propos de la présente diatribe) n’est pas seulement un luxe de vieux cons et de profs de français décrépites, c’est aussi une marque de respect pour son interlocuteur. Pourquoi? Et bien tout simplement parce qu’un texte bien écrit est plus facile à lire qu’un texte mal écrit! Et si ça ne suffisait pas, un minimum d’efforts (personne ne vous demande d’écrire Grand Siècle non plus) permet d’avoir un discours plus efficace.

Ainsi, examinons avec une certaine répugnance ce “propos” :

“Wah ça m’fé trop déliré ! l’atak des clone ça m’a arache la teté cé grave:-))) !”

D’une part il faut relire plusieurs fois cette phrase pour comprendre de quoi il est question (apparemment, du dernier Star Wars), mais en plus, même après plusieurs lectures, on est bien en peine de comprendre si l’émetteur de cette remarque a aimé le film ou s’il l’a détesté. C’est gênant. Autant dire que cette remarque est parfaitement inutile, puisqu’elle ne convaincra personne d’aller au cinema ou de le fuir. A l’inverse :

“L’Attaque des Clones, le dernier film de George Lucas, nous entraîne dans un univers haut en couleurs, au cœur d’un tourbillon d’action trépidante qui ne laisse aucun répit au spectateur ébahi devant une telle démesure”.

On comprend tout de suite que l’auteur a aimé le film, et qu’il le recommande à ses lecteurs, en étayant son propos par une description imagée. Lequel de ces deux avis allez-vous suivre? Lequel de ces deux personnages vous semble-t-il un crétin boutonneux, et lequel vous fait l’effet d’un cinéphile cultivé ayant un avis intéressant ?

“Wé, mé moi chuis un rebele, un vré, ranapété l’ortografe é la gramère, faut live faste tant que t’es djeuns :-)))”, vas-tu me rétorquer, ami jeunecon. Ce en quoi tu n’as pas totalement tort. Toutefois, il faut conserver à l’esprit que la jeunesse n’a qu’un temps. Comment appelles-tu un cinquantenaire dégarni en perfecto de cuir sur une harley ? Un vieux beau ? Un loser ? Un pathétique laissé pour compte de la société manquant singulièrement de lucidité sur lui-même ? Non, c’est juste un type comme toi avec quelques années de plus. J’avais un jeune collègue qui, voyant un bug dans un programme, s’exclamait “C’est trop délire!”. Non, un bug dans l’informatique bancaire, c’est pas trop délire. C’est surprenant, c’est attristant, c’est une anomalie singulière, mais c’est pas trop délire. Je n’ai jamais trouvé le moyen de lui expliquer sans qu’il le prenne mal qu’un jour où l’autre, à force de s’accrocher à sa vie de lycéen de province, le marché du travail finirait par l’y réexpédier, dans sa province (quant à lui expliquer l’intérêt de la cravate en tant que discriminant social…).

Mais on s’éloigne un peu de notre sujet, revenons-y je vous prie. Adonc (vous n’êtes pas obligé non plus d’imiter mon goût pour les tournures de phrase désuètes), dans le but de contribuer de façon constructive à l’élevation du niveau général, voici quelques règles simples qui vous permettront peut-être d’écrire, sinon comme un philosophe des Lumières, au moins comme un digne citoyen raisonnablement érudit, profitant à juste titre des trésors culturels que met à sa disposition l’époque contemporaine.

  • Evidemment, ça va de soi, un honnête homme écrit ses e-mails au format texte, et non en HTML.
  • L’honnête homme réserve l’ékritur pseudo-fonétik aux SMS (d’ailleurs, l’honnête homme n’envoie pas de SMS, vu qu’il n’a pas de portable). S’il bénéficie d’un clavier à 108 touches, il n’a aucune excuse pour ne les point utiliser.
  • Un honnête homme ne confond pas point d’exclamation et guirlande de Noël !!!!!!!!!!! Les points d’exclamation ont pour vocation de marquer respectivement; dans une phrase la surprise, en mathématiques la fonction factorielle, et au jeu d’échecs un coup habile. Dans les trois cas, ils vont par un (d’accord, jusqu’à trois dans le jeu d’échec), et ne constituent absolument pas un procédé bon marché pour rehausser l’intérêt du lecteur envers des écrits qui en manqueraient.
  • Sur les forums, on reconnaît l’honnête homme du premier coup d’œil au fait que ses messages sont totalement exempts de toute trace de smiley. Ceci est une règle absolue! Celui qui ponctue ses phrases de “:-)” pour indiquer son état d’esprit s’abaisse (car il est toujours possible de faire passer son sentiment par une prose soigneusement tournée), et pis que tout, il insulte l’intelligence (supposée) de son interlocuteur. En outre, j’ai observé que le smiley était parfois utilisé pour faire passer en douceur certains discours émétiques(1), tels que “:-) moi j’ém pa lé négrots et les bounioulles LOL”. Ce ne sont ni le smiley, ni le LOL qui parviendront à me convaincre que ce propos est comique et que son auteur est spirituel.
  • L’argumentaire du genre “j’ai pas le temps d’écrire comme il faut, je bosse moi, mon temps de connection est limité, la salle d’info ferme dans cinq minutes, etc…” distingue assurément le bouseux de mauvaise foi, tentant de dissimuler son inculture sous des prétextes techniques. Un discours clair et précis ne prend pas plus de temps à écrire qu’un verbiage sans queue ni tête, en revanche, vos lecteurs apprécieront, eux, de ne pas passer des heures à déchiffrer vos délires. J’ai souvenir d’avoir un jour rembarré un individu à la syntaxe très approximative, qui m’avait répondu en substance “Oui mais moi j’ai accès à internet que dix minutes par jour parce que je suis au lycée patati patata…” et de nous raconter sa misère. Puis, il a passé deux heures à se lamenter sur le newsgroup de mon attitude intolérante (sans pour autant améliorer son français). A tout prendre, un “Désoler mais j’ai une ortographe de cochont” a au moins le mérite de la franchise.
  • Et la MiXeD-KaSe, mon dieu, mais vous vous êtes vus? Arrêtez donc vos conneries de FrEeW4R3h4cKeRz à deux balles et gardez pour vous vos clés PGP, vous faites rire tout le monde !
  • Je suis partisan de la peine de mort pour les zozos qui confondent l’infinitif et le participe passé des verbes du premier groupe. Exemple : “Tiens, je suis attacher ? Mais… ils vont me décapité ! Arrêtez, arrêt… “. Pour les dyxlklexquiques, une règle simple pour écrire “é” ou “er” à bon escient : on remplace le verbe par un autre, du deuxième groupe (en “ir”). Exemple : “J’ai été fusill, je vais fusill quelqu’un”. On remplace le verbe “fusiller” par un verbe en “ir” qui va bien, comme “aplatir”. On voit que dans le premier cas, on a un participe passé (j’ai été aplati), dans l’autre un infinitif (je vais aplatir quelqu’un). C’est simple. Alors faites-le.
  • Oh, encore une petite chose, toute simple mais à laquelle on pense rarement : avant de dire quelque chose, assurez-vous que vous avez quelque chose d’utile à dire, ou à défaut quelque chose d’amusant. Quoter un message de 50 lignes pour rajouter “Je suie daccors LOL ;-)” est rarement considéré comme une contribution majeure au progrès humain, et risque à la longue de vous désigner comme un neuneu.
    Voilà, j’espère que vous vous sentez plus instruit. En tout cas, moi, je me sens défoulé. Alé, A+&CUsoon LOL ;-))) !

émétique n.m. et adj. : qui se trouve dans le dictionnaire à la lettre e. “- Vous êtes bien émétique aujourd’hui, Don Diègue! - Pas plus qu’hier, Scapin, pas plus qu’hier…” (Mme de Scudery)