Humainement

Humainement

Par Michel SERRES - Philosophe, membre de l’Académie Française

Le rapport à la terre, au temps, à l’espace et au corps a changé d’une manière extraordinairement rapide au cours des dernières décennies, en grande partie en raison des progrès de la technologie.

Parmi ces grandes transformations, le rapport à la terre (à la Terre) se termine alors qu’il régnait depuis de néolithique. Pendant longtemps, les villes ne représentaient qu’une petite partie de l’humanité, moins de 8% de la population jusqu’encore très récemment. Nos grands-parents étaient encore essentiellement ruraux ; les fantassins morts en 14-18 étaient presque tous des paysans. Or aujourd’hui, les champs ne sont plus peuplés : si l’agriculture subsiste, les champs ne sont plus des lieux de vie sociale. Le rapport au monde change, donc.

Le changement est également perceptible par rapport à notre corps. Après la seconde guerre mondiale, les progrès de la médecine ont fait disparaître les derniers fléaux de l’humanité et les maladies infectieuses qui occupaient la moitié du temps des médecins : la syphilis et la tuberculose. Globalement, l’homme souffre moins qu’avant : on trouve même des gens qui n’ont pas souffert (physiquement) dans leur vie ! Quid alors des morales dont un des rôles était de nous aider à supporter ces douleurs qui s’imposait à nous ? Dans un tout autre domaine, les habits servaient aussi à cacher les plaies de la vie, ou liées aux maladies. Or le corps, mieux préservé qu’avant, se montre désormais, participant ainsi aux échanges sociaux.

Notre rapport au temps, à l’âge et la mort est donc également modifié : la fidélité, le mariage, l’héritage, toutes ces choses suivent une chronologie qui évolue fondamentalement. Pour l’héritage, il allait de soi autrefois qu’on hérite pour s’établir par exemple. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La fidélité s’entendait sur quelques années il y a quelques siècles, elle doit aujourd’hui se mesurer en décennies. Toujours par rapport au temps, les sacrifices de générations durant les guerres privaient les hommes de quelques années à vivre ; il en est tout autrement maintenant où l’espérance de vie augmente quasiment partout (notamment dans les pays occidentaux, à l’exception notable des Etats-Unis).

Le transport a aussi changé notre perception du monde, puisqu’il est beaucoup plus simple et rapide de se déplacer. Les distances sont réduites, voire abolies dans le cas de l’informatique et des réseaux sociaux. On passe d’un espace euclidien (fait de distances) à un espace topologique (sans distances). On se retrouve non plus grâce à une adresse physique, liée à la terre, à la géométrie ou à notre espace euclidien : on s’échange des courriels, des numéros de téléphone, ou des identifiants.

L’Académie Française reflète cette crise, au sens technique de grand changement, par la mesure du nombre de changements dans son dictionnaire, mis-à-jour tous les 20 ou 25 ans. La prochaine édition se renouvellera de 1/5e, soit 30 000 mots, alors que jusqu’à présent 2 000 ou 3 000 mots changeaient d’une édition à l’autre. L’homme est en ce moment soumis à un très fort gradient de changement.

Michel SERRES terminera par une réflexion sur un des changements les plus marquants pour l’humanité, et qui lui l’émeut aux larmes : cela fait 65 ans qu’il n’y a pas eu de guerre en Occident et cela n’était jamais arrivé.

Le sens du travail

Par André COMTE-SPONVILLE - Philosophe

Travailler c’est d’abord une contrainte, d’où la difficulté du manager : faire accomplir ce qui est perçu comme une contrainte. Les gens veulent du bonheur, et on leur propose du travail ; a contrario, l’entreprise cherche à créer de la richesse, et non à faire travailler. Donc personne ne cherche le travail pour le travail. Quel sens donner alors au travail, notamment pour les managers ?

A l’ère des RTT, la valeur du travail est souvent perçue comme étant en baisse. Or ce n’est pas la valeur économique, puisque mécaniquement la réduction du temps de travail en augmente le coût horaire. Donc redonner du sens au travail, c’est lui donner une valeur morale ou tout au moins un sens.

Le travail est-il une valeur morale ?

Dans son Petit Traité des Grandes Vertus, André COMTE-SPONVILLE ne consacre aucun chapitre au travail ; pour lui, le travail n’est pas une valeur morale.

Tout d’abord, éthymologiquement, travail vient d’un mot latin désignant un instrument de torture, trepalium. Dans les maternités, la salle de travail désigne le lieu où les femmes souffrent…

Ensuite, une valeur morale ne connaît pas de _vacance _: elle ne varie pas selon le temps ou l’heure. Elle est intemporelle, et s’applique tout le temps. Si le travail était une valeur morale, les _vacances _n’existeraient pas puisqu’il serait immoral de s’arrêter de travailler !

Même dans la Bible, le travail n’est pas considéré comme une valeur ; la Génèse (chapitre 3, verset 17) nous dit bien : “Le sol sera maudit à cause de toi. C’est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie”. Allégoriquement, c’est bien le travail qui est évoqué mais… comme un châtiment (pour avoir goûté au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal) !

Enfin, on notera qu’il existe un marché du travail : on en propose, on en achète, on en vend. Or une valeur morale ne s’achète pas et ne se marchande pas !

Donc la morale ou évoquer la morale comme technique de management est une preuve d’échec et ne peut pas servir pour motiver, car le travail n’est pas une valeur morale en soi.

Alors quel sens pour le travail ?

Un valeur se réfère à quelque chose d’intrinsèque ; le sens, lui, se rapporte à quelque chose d’extérieur. Donner un sens au travail, c’est le rapporter à des valeurs externes.

Le mot sens comporte trois acceptations principales : le mode sensoriel, la signification, la direction. Le sens qu’on peut donner au travail doit donc aider à atteindre une ou plusieurs valeurs, et n’est donc ainsi qu’un moyen (souvent très important, certes). La première chose qui fait sens pour le travail, c’est l’argent, qui sert à assurer sa subsistance, celle de sa famille, ou pour le loisir et le plaisir. L’argent est un moyen se faire plaisir par amour de soi-même (ce qui n’est pas négligeable) ou pour assurer l’avenir de ses enfants, toujours par amour (qui lui est une valeur morale).

Le travail peut aussi faire sens quand le salarié prend du plaisir à venir travailler, que ce soit grâce à de bonnes conditions de travail, à l’accomplissement intellectuel qu’il peut y trouver, etc. Encore une fois, ici le travail n’est qu’un moyen pour arriver à quelque chose (la satisfaction, l’accomplissement) ; mais on voit bien que pour motiver quelqu’un, ce n’est pas le travail qu’il faut mettre en avant en tant que tel, mais ce qu’il apporte. Le sens du travail est extérieur au travail.

L’important c’est ce qui est cher, et ce qui est important n’est souvent qu’un moyen (et le travail est souvent le plus important des moyens). C’est le message le plus important à passer aux enfants : le travail est le moyen le plus important pour arriver à s’accomplir, pour soi, pour arriver à “réussir” sa vie. Mais ça n’est qu’un moyen !

L’essentiel, c’est ce qui n’a pas de prix. A l’heure de sa mort, regrettera-t-on de ne pas avoir fait une heure de travail ou de ne pas avoir passé une heure de plus avec ses enfants ou ses proches ?